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A BÂTONS ROMPUS AVEC L’ECRIVAIN ET JOURNALISTE AHMED CHAHID

vendredi 22 juin 2012

De nature discrète, Ahmed Chahid préfère travailler en silence pour donner libre cours à sa plume d’exprimer sereinement ses idées et ses points de vue avec la même subtilité qui sied au personnage. Plus de vingt ans dans les rouages de la presse, auteur d’ouvrages et guides touristiques qui mettent en évidence les plus beaux traits d’une ville qui l’habite, acteur bénévole dans nombres d’actions associatives, Ahmed Chahid s’est entouré d’une aura d’amitiés et de respect qu’il partage avec tous ceux qui l’approchent de prés.
Nous avons eu l’agréable plaisir de le rencontrer et surtout de le faire parler pour lui soutirer quelques réponses à nos questions. Ecoutons le.

Abdelkrim Mouhoub

Q : Depuis un certain temps, trop de projecteurs se sont braqués sur El Jadida en tant que « deuxième pôle économique du pays »…Gigantesque coup de pub ou prémices d’un décollage imminent ? Quelle est votre estimation, en tant qu’observateur averti ?

C.A : Croyez moi, ce n’est pas surprenant que la province d’El Jadida puisse reconquérir sa position de plate forme économique de premier choix sur l’échiquier national. D’ailleurs, cet état de fait ne peut être considéré que comme un retour à la normale et une réconciliation d’El Jadida avec son propre passé. L’histoire de cette région n’arrête pas de nous rappeler que dés le début du 19ème siècle, cette ville constituait une place privilégiée pour le négoce international au point où nombre de représentations consulaires s’y sont installées pour défendre les intérêts économiques de leurs ressortissants. Ce qui est primordial aujourd’hui, ce n’est plus le fait de s’interroger sur le devenir d’El Jadida, mais d’adhérer à cette nouvelle dynamique qui se traduit sur le terrain par un gigantesque chantier ouvert et qui bousculera certainement les habitudes de certains retardataires, jusqu’ici, peu enclin à suivre le mouvement de cette lame de fond bénéfique pour tous. En s’ouvrant sur une métropole comme Casablanca, El Jadida jouera désormais dans la cour des grands, et dans de telles circonstances, une prise de conscience collective s’impose, à commencer par les mentalités qui doivent tirer vers le haut. Cependant, il faut oser reconnaître que jusqu’à présent, le maillon fragile de cette chaine de redressements se situe au niveau de la valorisation des acquis touristiques. Certes, des enseignes de renommée internationale courtisent aujourd’hui les merveilleux espaces de la province, mais serait-ce assez suffisant pour apprivoiser un touriste devenu aussi méfiant qu’exigeant ? Il est dit quelque part qu’une hirondelle à elle seule ne fait pas le printemps, elle peut tout au plus l’annoncer.

Q : Après votre longue et fructueuse expérience dans presse écrite, quel regard accorder-vous à ce milieu dans son état actuel ?

C.A : J’aurai aimé que vous m’évitiez de me prononcer sur ce sujet, mai puisque j’y suis… disons seulement que l’état qui prévaut actuellement est très frustrant. Si c’est ainsi que certains conçoivent le droit à la liberté d’expression, moi, je préfère le droit du silence. Savez vous que pas plus loin que les années 90, la Province d’El Jadida était la mieux cotée en matière d’écriture journalistique, au point où cette percée avait amené le syndicat national de la presse à organiser une série de stages de formation en faveur des correspondants locaux, avec l’appui de l’institut national du journalisme et la fondation Freidrich Newman ? Savez vous que nombre des lauréats de « l’école d’El Jadida », représentent de nos jours des plumes de grande notoriété et siègent au sein des comités de rédactions de nombres de quotidiens nationaux ? Savez vous que la presse d’El Jadida avait organisé la première journée de réflexion sur la mer, dont certaines recommandations sont prises en compte et adoptées au niveau des services centraux ?... Où en est-on aujourd’hui de tous ces acquis ? Je laisse à mes confrères qui se respectent encore, le soin le commenter la suite.

Q : Puisque la Province d’El Jadida, vibre ces derniers temps sous la résonnance des festivals, il serait édifiant de nous éclairer sur l’état d’avancement du projet relatif au festival international de la fauconnerie dont la réalisation vous a été confiée dernièrement par le Gouverneur de la Province d’El Jadida M. Mouâad Jamaï ?

C.A : Vous savez, quand il arrive qu’un ami, auquel vous accordez le plus grand des respects vous lance une belle fleur, ne serait-ce que symboliquement, j’estime que le fait de ne pas prendre cette fleur au vol, tout en lui accordant une attention digne du geste, serait faire preuve d’indélicatesse et de manque de tact.

Ceci dit, je tiens aussi à souligner que la réalisation d’une manifestation de cette envergure fait appel à beaucoup plus de réflexion et à un sens aigu de responsabilité que ce soit au niveau d’étude du projet qu’en ce qui concerne le raffinement des structures organisationnelles. Et comme j’ai appris à connaître les penchants culturels et artistiques de M. Mouâad Jamaï depuis qu’il est à la tête de la Province d’El Jadida, je crois déceler à travers ses différentes sorties, qu’il n’est pas l’homme à accepter de prêcher dans la médiocrité ou se plier aux contraintes du fait accompli. C’est donc là, une raison de plus qui nous intime à ne pas nous laisser nous emporter par l’euphorie de la précipitation afin d’éviter l’enlisement dans le ridicule des fausses notes comme celles enregistrées lors de certaines rencontres du début de cette saison. Il est temps de se rendre à l’évidence que la finalité d’une manifestation culturelle, ne se limite pas à sa réalisation simpliste, mais dans la réussite de sa réalisation. Pour revenir à la question principale, disons que l’organisation d’un festival international de fauconnerie est un projet génial et que sa réalisation ne relève pas de l’impossible. Seulement, il faut prendre les choses du sain côté, à commencer par la création d’un comité de pilotage, à charge pour ses membres de baliser les chemins les plus surs, et ce, de concert avec les fauconniers Lekouassem de la Province d’El Jadida.

Q : Est-ce que vous pouvez nous confirmer que vous allez éditer prochainement la version arabe de votre ouvrage « Tourisme à El Jadida :Fauconnerie ».

C.A : En toute sincérité, ce projet me tentait depuis longtemps, sans vraiment y croire. Il aura fallu que la suggestion me soit insufflée par une personnalité du calibre de l’éminent Dr Abdelhadi Tazi, membre de l’Académie Royale, pour stimuler enfin ma volonté et m’amener à plancher sur la traduction de la version originale tout en y implantant quelques éléments qui sont d’actualité. Et si je suis aujourd’hui au stade des dernières retouches, c’est aussi grâce à la participation effective de mon ami, Derif Abdelhak qui s’est investi pleinement en m’assistant dans la réalisation de cette nouvelle version. Pour ce qui est de la phase « Impression », j’attends toujours pour voir. Toutefois, j’estime que l’édition d’un ouvrage en langue Arabe et qui met en évidence un Patrimoine Humain Vivant censé représenter la clé de voûte du tourisme régional, ne laissera pas indifférents tous ceux qui tiennent au développement du tourisme culturel dans la Province d’El Jadida.

Q : D’où vous vient cet engouement pour la fauconnerie, d’autant plus que vous ne faites partie d’aucune des tribus Lekouassem ?

C.A : Comme je l’ai signalé dans mon ouvrage « Tourisme à El Jadida : Fauconnerie », je suis entré dans ce cercle par effraction (Rires), mais cela ne veut pas dire pour autant que je suis un fauconnier pratiquant, malgré toutes ces années durant lesquelles j’ai côtoyé de très prés cet univers peu commun. Ce que je retiens de ma première rencontre avec les fauconniers Lekouassem, peut être qualifié d’un véritable coup de cœur, un déferlement de sentiments qu’on n’est pas en mesure de contrôler le débit. Essayer d’imaginer qu’au milieu de nulle part (et c’est un euphémisme), vous découvriez qu’une poignée de villageois, détiennent encore au fin fond d’eux-mêmes, des fragments du plus imposant et plus ancien trésor culturel du pays. Un patrimoine d’une richesse inestimable abandonné à la seule garde de quelques sentinelles qui s’accrochent farouchement à leurs traditions, en puisant leur énergie et leur patience des seules sources du passé et de l’âge d’or légué par les ancêtres. .. dans ces conditions, on ne peut s’empêcher de nous interroger sur les risques de disparition de ce dernier noyau d’une tradition ancestrale qui pourrait être effective voire même irréversible, au cas où aucune action n’est entreprise pour assurer sa sauvegarde. Et c’est ce premier constat qui a motivé mon implication dans ce domaine que je ne connaissais que superficiellement, d’où la publication du fameux article « Sauvons les derniers gardiens de la fauconnerie » dont l’onde de choc est allée plus loin que je ne l’espérais. La suite a été un véritable marathon à tous les niveaux et je dois avouer en toute sincérité que si les choses vont au mieux de nos jours, c’est grâce à l’engagement inconditionnel de Mohamed El Ghazouani, actuel président des fauconniers Lekouassem d’Ouled Frej, ce fils du terroir qui avait fait de la fauconnerie son principal cheval de bataille. Ensemble, et chacun dans son domaine, nous nous sommes tracé dés le départ une stratégie à moyen terme axée sur une sensibilisation soutenue que ce soit à travers les médias nationaux et internationaux que sur le terrain. Nous avons aussi fait de Douar Smâala d’Ouled Frej, un incontournable point de chute ou « Village des fauconniers » dont les portes ont été ouvertes aux visiteurs nationaux et touristes étrangers de différents pays arabes comme européens. Après toutes ces démarches dont je ne cite ici que les grandes lignes et qui ont nécessité prés de 15 ans d’évaluations, nous sommes arrivés à la résultante qu’il est possible d’aller plus loin dans la promotion de ce produit, en l’intégrant dans un circuit touristique balisé et reconnu par les autorités de tutelle. Et c’est ainsi et après une prospection approfondie, suivie de nombreuses simulations sur le terrain, que nous nous sommes enfin fixés sur le circuit « Vivre typiquement Doukkali » qui englobe une visite aux tazota des environs suivie d’une pause aux pieds de la Kasbah de Boulaouane pour terminer la randonnée par un arrêt au village des fauconniers, là où les visiteurs peuvent s’imprégner de l’ambiance des lieux, déguster les mets locaux et assister aux spectacles d’initiation de la chasse au faucon.

Q : Peut-on parler de mission accomplie ?

C.A : Comme je l’ai toujours soutenu, aujourd’hui, je suis fier et déçu à la fois. Fier parce que j’ai été un acteur bénévole dont les efforts n’ont pas été vains puisque de nos jours tout le monde se bouscule aux portillons de la « fauconnerie » essayant ainsi de se positionner aux meilleurs loges. Fier aussi, parce que « l’effet fauconnerie » s’est répandu à l’échelle de la région pour donner naissance à quatre autres associations de fauconniers que ce soit à Ouahla, à Sidi Bennour ou à Zemamra… et tout cela ne peut signifier qu’une chose, c’est que la première manche de la mission a été couronnée par un succès incontestable. Quant à ma déception, elle découle du fait que les relais n’ont pas fonctionné au rythme des aspirations. Les sentences concernées officiellement par le développement du secteur touristique auxquelles on a offert gracieusement l’un des circuits les plus viables, semblent piétiner encore dans leurs décisions et c’est là un comportement incompréhensible d’autant plus que la compétition touristique s’encadre aujourd’hui dans la stratégie nationale.

Q ; Quelles sont selon vous les démarches à entreprendre pour que ce circuit soit enfin opérationnel ?

C.A : Soyons clairs et surtout réalistes. Ce n’est pas de mon ressort d’empiéter sur les prérogatives des instances concernées par ce secteur. En toute modestie, l’énorme ouvrage qui a été réalisé en faisant passer la fauconnerie du simple carré de quelques nostalgiques au stade de patrimoine humain vivant reconnu par l’UNESCO est déjà satisfaisant en soit. Je crois que le plus difficile ou plutôt l’essentiel a été fait, et ma foi, le flambeau revient aujourd’hui à tous ceux qui sont censé être concerné par la valorisation des produits touristiques locaux.

Q : L’inscription de la fauconnerie sur liste du Patrimoine Humain Vivant peut-elle avoir des incidences positives sur le secteur touristique de la Province ?

C.A ; Quoique votre question me fait tiquer un peu, je vais quand même vous informer que le « Label » UNESCO, qui fait courir nombre de pays, ne s’offre pas uniquement à titre de trophée qu’on accroche quelque part aux cotés des objets souvenirs. Pour votre enseigne, des statistiques fiables parlent d’un accroissement du nombre de touristes est de l’ordre de 30% durant la première année qui suit l’annonce d’un classement. Toutefois, il ne faut pas se laisser emporter par l’extase du moment, car cette distinction dispose aussi de son revers de déceptions. Et c’est ce contre coup que les décideurs doivent éviter à tout prix, en commençant par accorder une attention particulière au montage organisationnel et financier du « Village des fauconniers ».

Propos recueillis par : Abdelkrim Mouhoub